L’Insee vient de communiquer une récente note de conjoncture consacrée aux conséquences économiques des tensions internationales. Au moment où l’économie mondiale semblait digérer la nouvelle donne commerciale américaine, un nouveau choc vient en effet rebattre les cartes : la flambée des prix du pétrole et du gaz provoquée par la guerre au Moyen-Orient ravive l’inflation et fragilise une reprise encore hésitante, en Europe comme en France.
Portée en 2025 par le dynamisme des échanges intra-asiatiques, l’économie mondiale a mieux résisté que prévu aux hausses de droits de douane américaines, avec un commerce mondial en hausse de 3,6% après 3,3% en 2024. Les États-Unis continuent de croître à un rythme soutenu (+2,1% en 2025), dopés par les investissements massifs dans l’intelligence artificielle et la flambée boursière des valeurs technologiques, qui nourrit la consommation via un effet de richesse. En zone euro, malgré les vents contraires – concurrence chinoise, barrières américaines – les assouplissements monétaires ont relancé l’investissement, permettant une croissance de 0,9% en 2025, avec une inflation retombée à 1,9% en février 2026, au niveau de la cible de la BCE.
Choc pétrolier
Selon la note de conjoncture, le choc pétrolier actuel pousserait l’inflation au‑delà de 3% d’ici juin, des deux côtés de l’Atlantique, amputant le pouvoir d’achat des ménages américains comme européens. Pour l’Europe, grande importatrice de pétrole et de gaz, la facture représenterait une ponction supérieure à 0,5 point de PIB si les prix restaient durablement à ce niveau, comprimant à la fois le revenu des ménages et les marges des entreprises. La croissance résisterait toutefois à court terme, avec encore +0,3% puis +0,2% par trimestre au premier semestre 2026 dans la zone euro, portée par l’investissement et le stimulus budgétaire allemand.
Conséquences en France
Dans ce paysage, la France apparaît à la fois protégée et vulnérable. La croissance y a atteint 0,9% en 2025, quasiment autant qu’en 2024, portée moins par la demande intérieure que chez ses voisins, du fait d’entreprises et surtout de ménages plus prudents, avec un taux d’épargne au‑delà de 18%. Le marché du travail tricolore se distingue : le chômage y remonte à 7,9% fin 2025, quand il se stabilise ou recule dans les autres grands pays européens, et les tensions de recrutement y sont moins marquées. Résultat, les salaires augmentent moins vite et l’inflation française, à 0,9% sur un an en février, reste environ un point sous celle du reste de la zone euro, offrant aux produits français un avantage de prix croissant sur leurs concurrents.
Autre particularité française : le commerce extérieur joue désormais un rôle moins pénalisant que dans le reste de l’Europe, grâce à un positionnement jugé favorable – aéronautique, luxe, tourisme – et à une orientation géographique des exportations moins dépendante des États‑Unis que l’Allemagne ou l’Italie. Les enquêtes de conjoncture réalisées jusqu’en février faisaient état d’un optimisme notable des industriels, notamment sur la demande étrangère et les carnets de commandes, particulièrement dans la défense. Mais la hausse des prix de l’énergie vient rebattre les perspectives : l’inflation française dépasserait les 2% au printemps sous l’effet direct des prix de l’essence et du gaz de chauffage, avec un impact concentré sur ces postes et, à court terme, un effet limité sur les autres secteurs, à l’exception du transport aérien.
Consommation des ménages
Pour les ménages, le choc se traduira par un recul du pouvoir d’achat dès la mi‑année. La Note souligne que le surcroît d’inflation ne sera pas encore intégré dans les négociations salariales d’ici juin et que les salaires nominaux resteront atones, reflétant un pouvoir de négociation affaibli. Le déclenchement automatique d’une revalorisation du Smic au printemps n’aurait qu’un effet partiel avant la seconde moitié de 2026. En conséquence, l’acquis de croissance du pouvoir d’achat des ménages pour 2026 serait déjà négatif à mi‑année (−0,2%), malgré un léger coussin d’épargne permettant de lisser le choc à très court terme.
Du côté des entreprises
Côté entreprises, l’investissement a marqué une pause fin 2025 (−0,1%), après quatre trimestres de reprise, et resterait mou début 2026 avant de repartir au printemps (+0,3%), notamment avec la reprise des projets hors renouvellement de flottes automobiles. À mi‑année, l’acquis de croissance de l’investissement atteindrait 0,8%, contre seulement 0,2% pour l’ensemble de 2025. Les entreprises ne subiraient que progressivement la hausse de leurs coûts énergétiques, bénéficiant à court terme d’un redressement de la productivité et de la baisse des salaires réels.
Vers un Etat en retrait
Le rôle de l’État, lui, s’atténuerait légèrement. La demande publique a représenté environ la moitié de la croissance française depuis trois ans, mais ce soutien se réduirait d’ici mi‑2026, sous l’effet combiné d’un resserrement des dépenses de fonctionnement prévu par la loi de finances initiale 2026 – adoptée en février après deux mois en « services votés » – et de la contraction classique de l’investissement local en année d’élections municipales.
Le principal moteur de la croissance deviendrait alors le commerce extérieur : après un « trou d’air » au début de 2026 consécutif à une fin 2025 exceptionnelle dans l’aéronautique, les exportations reprendraient leur progression au printemps, avec un acquis de croissance déjà évalué à 1,9% à mi‑année. Au total, la France conserverait une croissance modeste mais résiliente, de l’ordre de 0,2% par trimestre au premier semestre 2026, portant l’acquis de croissance à 0,9% à mi‑année, soit déjà tout le gain enregistré sur l’ensemble de 2025. La composition de la croissance se modifierait : un peu plus de demande privée, un peu moins de demande publique et un net renfort des exportations. Mais cette esquisse de reprise serait assombrie par la dégradation des termes de l’échange provoquée par le renchérissement de l’énergie, qui pèse sur le pouvoir d’achat réel du pays.
Une inconnue majeure
Quelle sera la durée et l’intensité du conflit opposant les États‑Unis et Israël à l’Iran. Le scénario retenu par l’Insee suppose un prix du pétrole stabilisé autour de 100 dollars jusqu’en juin ; une désescalade rapide ferait replonger les cours et redonnerait de l’air à l’Europe, tandis qu’une escalade, notamment via la destruction de capacités de production dans le Golfe, propulserait encore plus haut les prix des hydrocarbures.
Au‑delà du choc énergétique lui‑même, un conflit prolongé pourrait entraîner des perturbations plus larges du commerce mondial et des ruptures d’approvisionnement. Les économistes soulignent également la rapidité potentielle des ajustements privés : les entreprises ont montré lors de la précédente vague inflationniste qu’elles pouvaient très vite répercuter la hausse de leurs coûts, tandis que les ménages savent désormais réduire rapidement la voilure de leurs dépenses. Dans cette conjoncture incertaine, la France aborde 2026 avec une reprise encore fragile, tirée par l’exportation et contenue par un pouvoir d’achat sous pression. Entre choc pétrolier, arbitrages budgétaires et tensions géopolitiques, l’année à venir se jouera autant sur les marchés mondiaux de l’énergie que dans les comportements des ménages et des entreprises, scrutés de près par les conjoncturistes de l’Insee.